Bad Ass Papy : la magie des rencontres

Home/Cris du coeur/Bad Ass Papy : la magie des rencontres

Bad Ass Papy : la magie des rencontres

J’étais assise dans une salle d’attente de l’hôpital et lisais avec ennui un magazine en attendant mon tour. Des gens évoluaient autour de moi, passant, se levant pour prendre une revue, s’asseyant à mes côtés sans me regarder, sans me parler. Un vague bonjour à leur entrée, un vague au revoir à leur départ. Je ne les encourageais pas, j’étais comme eux, entraînée dans ma course routinière, enchaînée à mon propre timing dont on ne peut se permettre de s’écarter au risque de dérégler toute notre journée.

Puis un petit vieux est arrivé, tout doucement, un sourire hébété, des yeux doux, un regard pétillant. Lui, il n’était pas pressé. Il portait des charentèses, un short à bretelles et avait un bras dans un plâtre joliment décoré. Son sourire s’est élargi quand il a vu la salle remplie. Ses yeux ont voleté à droite à gauche à la recherche d’un regard à accrocher. Evidemment les regards se défilaient, personne n’avait envie d’être dérangé dans sa sérénité, de perturber sa journée toute arrangée, c’est que nous, on a des choses à faire, des responsabilités, alors fourrer son nez dans la vie perturbée des people dans les magazines étalés sur la table basse, on veut bien, mais s’intéresser, ne serait-ce que par politesse, à celle de son voisin, faut pas pousser !

Il s’est alors assis à côté de moi avec son plâtre peinturluré et cet air  heureux sans raison sur le visage. Ca m’a fait tout chaud au coeur, vous savez ce genre de regard sincère, honnête, humble, celui qui nous donne l’impression qu’on n’est pas tout à fait des étrangers, cet air familier qui nous rappelle qu’on est des hommes et des femmes, des frères et sœurs, venant tous du même endroit -le ventre chaud d’une mère-, aimant, espérant, pleurant, riant, s’accrochant pour surmonter les obstacles que la vie nous collent entre les jambes, puis mourant, inéluctablement, et qu’on est donc bien cons de se regarder le regard hautain, la bouche en cul de poule et de se balancer des « madames messieurs » en se vouvoyant. Il s’est donc installé à mes côtés, ce petit vieux, et m’a souri, c’était ce genre de sourire spontané, sans retenu, qui vous prend à la gorge sans raison apparente et vous rappelle que vous n’êtes pas que cette citoyenne fourvoyée dans sa routine, ce robot formaté par la société, que vous avez un cœur qui bat et bien un peu de temps à consacrer à quelqu’un qui n’en a plus beaucoup !

C’est idiot mais à bien y penser, les personnes qui prennent le temps de s’intéresser aux autres sont les vieux. A croire qu’on passe sa vie à éviter les contacts et que c’est quand on se pose enfin, qu’on a plus d’années vécues qu’à vivre, qu’on se rend compte de cette hérésie, alors on n’a plus qu’une lubie : remettre les choses à leur place, rattraper le coup, prévenir les nouvelles générations, mais on est aussitôt relégué dans la catégorie vieux croûton qui ne doit plus avoir grand chose à faire pour perdre autant de temps à parler.

Donc mon papy s’est assis à côté de moi, je pouvais presque voir les mots imprimés dans ses rétines et déborder de ses lèvres tellement il souhaitait qu’ils sortent. Il a mis un peu de temps pour les choisir, c’est qu’ à cet age les mots ont tendance à se planquer dans les coins sombres de notre esprit histoire de nous emmerder un peu, à moins qu’eux aussi soient usés par les années et peinent de fait à s’aligner…

En dix minutes j’ai appris qu’il préférait les petites filles aux petits gars parce qu’à son époque les filles portaient des petites jupettes marin et que bon dieu c’était joli, qu’il avait quatre-vingt-dix-sept ans et presque toutes ses dents, qu’il était né dans le XIIIe arrondissement et que pendant cinquante ans, cérémonieusement, il avait mangé le samedi midi sa soupe aux oignons au « Pied de cochon », qu’il avait un enfant sans avoir vraiment un enfant, qu’il ne savait pas de quoi il allait crever parce que c’était construit comme le moteur d’une bonne vieille Dodge à l’intérieur de lui, que le « truc » pour de bonnes raviolis c’était de les piquer avec une fourchette avant de les cuire et d’y rajouter une cuillère de moutarde, que l’unique fois qu’il avait acheté une télé, c’était pendant les deux années qu’il avait été marié car c’était le seul moment que sa femme, Dieu ait son âme, la bouclait et qu’il ne concevait pas de se soulager dans un toilette sans verrou parce qu’un homme surpris le cale-bute baissé, c’est pas vraiment un homme, et que la dignité, diantre, c’était la seule chose qui vous tenait debout alors fallait pas rigoler avec.

Quand le médecin nous a interrompus, j’avais des larmes plein les mirettes et l’envie d’embrasser le monde entier. Mes problèmes me semblaient soudainement bien moins problématiques, des rayons ensoleillés perçaient le ciel pourtant gris et éclairaient les visages que peu de temps auparavant j’avais trouvé si peu avenants. En quelques minutes, le monde avait été redessiné par la compassion, des couleurs partout et l’air qui fleurait bon l’amour du prochain. J’ai fini par suivre le médecin, étourdie comme après avoir descendu une piquette fabriquée au fin fond d’une campagne, là où la modernité n’a pas encore fourré son nez.

La magie des rencontres.

Il y a des choses que le net ne remplacera jamais.

By | 2017-11-05T05:58:29+00:00 octobre 11th, 2015|Cris du coeur|2 Comments

2 Comments

  1. vporchel@yahoo.fr'
    vero 30 novembre 2015 at 10 h 56 min - Reply

    Oh Gipsy !
    comme d’habitude tu me tires les larmes des yeux….
    Magnifique rencontre qui sait nous remettre à notre place !

Leave A Comment

%d blogueurs aiment cette page :